Le poids du passé

L'ombre du passé plane souvent sur la plupart des crises d'un couple. Le souvenir d'un père violent, d'une mère alcoolique, d’un épisode vécu dans l'enfance, que la conscience a enterré mais qui imprègne l’inconscient, constituent le poids du passé. Lorsque certains comportements se répètent et mettent en danger la survie du couple, il faut se tourner vers le passé pour interpréter le présent.

Le corps d'Ursula s'est mis à vibrer le lendemain du décès de son père. Elle avait cinq ans et connut alors sa première crise d'épilepsie. Un médecin un peu trop pressé lui prescrivit aussitôt un médicament dont elle usa pendant quinze ans. Sa mère, qui ne s'est jamais remariée, reportant sur sa fille toute son affection, ne s'est jamais demandée si le diagnostic n’était pas erroné. Il a fallu que la jeune fille oublie un jour d'emporter son médicament en vacances pour qu’on se rende compte qu’elle n’était pas épileptique et que les tremblements d'Ursula n'étaient qu'une manifestation d’hystérie déclenchée par une atmosphère familiale que les continuelles disputes de ses parents rendaient irrespirable. Le résultat de tout cela est qu'Ursula ne parvient pas à tisser de liens durables avec les hommes. Souffrant de ne pouvoir concilier sexe et amour, elle ne connaît que de brèves liaisons car, à ses yeux, la tendresse et la confiance excluent l’érotisme. Lorsque, comme aujourd'hui, elle est véritablement amoureuse, c'est un désastre érotique.

La capacité de développer des rapports harmonieux avec son partenaire s'apprend, comme les bonnes manières, par imprégnation. Il faut savoir transformer une faim irrésistible en un sain appétit, un violent besoin de sexe en ce qu'Erich Fromm définit comme « l’art d'aimer ». Pour cela, il faut abandonner le passé qui pèse comme un fardeau, et défaire tous les nœuds qui nous attachent à lui. Il n'existe qu'un moyen : transformer le souvenir en prise de conscience.

Ma rencontre

La jalousie rétrospective

Qui sait comment Roland en est arrivé là ? Il est marié depuis quinze ans avec Camille et leurs rapports seraient parfaits sans ce problème d'éjaculation dont il a toujours souffert. Je me demande quelle en est la cause, alors qu'il me raconte que ses problèmes psychologiques ont pris le dessus et que, de l'éjaculation précoce, il en est arrivé à un manque total de désir, puis au besoin maladif de tout savoir sur le passé de sa femme - ce qui l'empêche même de dormir. Alors que, toujours d'après ses dires, il a été tellement magnanime quand il a appris que Camille avait subi un avortement au cours de son adolescence ! Il a accepté de l'épouser avec une rapidité dont il demeure fier et ils ont vécu des années de cohabitation heureuse. Qu'est-ce qui peut bien le troubler maintenant à ce point ? Il a quarante ans, un statut social enviable, un poste de consultant auprès des grandes maisons de couture. Elle a dix ans de moins que lui et pense commencer une carrière de styliste après être restée de nombreuses années à la maison. En somme, l'image même de la famille heureuse.

Le facteur déclenchant de cette crise a coïncidé avec la venue d'une vieille amie, Coralie, qui est arrivée chez eux après des années de silence et s'est mise à parler de choses qui étaient enterrées depuis longtemps ? « C'était sympa d'être dans la même classe », a dit Coralie. « Je n'ai jamais été aussi heureuse », a répondu Camille. C'est cette phrase qui a poussé Roland à engager un détective privé. Lequel n'a évidemment rien trouvé. Quelle attitude pouvait donc naître de faits qui dataient de si longtemps ? Alors Roland a commencé à assaillir sa femme de questions. Elle a fini par lui avouer que cet avortement avait été l’épilogue d'une grande histoire d’amour avec un marin. Elle aurait mieux fait de se taire. Roland, loin d’être rassuré, s'est trouvé assailli de doutes. Pourquoi Camille n’avait-elle pas épousé cet homme ? Que s'était-il passé ? En l'absence de réponse satisfaisante, le désir de Roland allait s'amenuisant.

Nul ne peut exiger une transparence totale de son partenaire sur les événements qui ont précédé la rencontre. La jalousie rétrospective n'est que le symptôme du malaise de celui qui en souffre. Par quels démons Roland est-il poursuivi ? Certainement pas par les mensonges de sa femme, mais par toute une série de questions qu’il se pose sur la sexualité, qui l’obligent à se confronter en permanence à d'autres hommes, passés ou présents. Il n'hésite pas à m’en parler dès la première séance. Depuis son plus jeune âge, il s’inquiète de la petite taille de ses organes génitaux. Il a attendu vingt ans avant qu’une femme le rassure, une prostituée, que presque tous leurs rapports conduisaient à l'orgasme. Puisqu’il pouvait faire jouir une femme aussi blasée, Roland acquit une confiance en ses capacités sexuelles à la fois démesurée et fragile. Mais il a suffi d'un mot de Camille pour le mettre en crise et pour achever de le convaincre que les femmes, loin d'être des fées, sont toutes des sorcières.

La jalousie peut être l’expression de l'amour, jamais lorsqu'elle se transforme en possessivité. Surtout lorsqu'elle est rétrospective.

Ne pas se sentir à la hauteur

Iris ne connaît pas le plaisir. C'est une grande source de préoccupation quand on a dix-neuf ans. Les émotions quelle éprouve lors des rapports sexuels la renvoient à ses années d'adolescence, quand elle n'osait pas aller à la piscine, craignant d’exhiber son buste plat. Son frère l’appelait cruellement « la planche ». Et puis il y avait les seins provoquants de sa mère. Lorsqu’Iris se promenait dans la rue, elle avait l’impression que tout le monde la regardait. De cette étape de son développement, elle a malheureusement fait une véritable obsession.

La situation s'est améliorée avec ses premiers succès scolaires et sportifs et, à dix-huit ans, elle a commencé à se sentir mieux. Mais sa sexualité restait problématique. Iris n'a jamais ressenti aucun frisson. A-t-elle même souhaité connaître l'orgasme ? Que demande-t-elle donc aux hommes ? De la tendresse. L'attirent ceux qui la font rire, pas ceux qui la sollicitent sexuellement. Mais elle se sent laide et les vieilles blessures de son narcissisme se remettent à saigner. Avant de traiter les problèmes purement sexuels, il faut qu'Iris retrouve confiance en elle. Elle ne pourra s'abandonner aux risques du plaisir que lorsqu'elle se sera débarrassée de cette dépression qui la ronge.

La virulence de la pensée magique

Les vieux parents de Marie-Claire n'ont pas eu beaucoup de chances avec leurs enfants. Leur premier-né est mort de leucémie dans sa plus tendre enfance. Ils ont adopté un autre enfant que la malaria leur a enlevé. Marie-Claire est née longtemps après, alors qu'ils n'espéraient plus avoir d'enfant Elle fut élevée dans du coton, et elle dut à l'angoisse de ses parents de souffrir de crises précoces d'insomnie. La moindre maladie infantile, la varicelle ou les oreillons, lui valait des semaines d'alitement, quelque rassurant que fût le diagnostic du médecin. Ses parents étaient terrorisés. « Jamais deux sans trois », répétaient-ils sans cesse, et Marie-Claire ressentait leur angoisse. Elle intériorisait, et son manque de confiance augmentait au rythme des préoccupations parentales.

Elle a épousé Jean-Claude, un homme sérieux et honnête, mais critique et pessimiste. U ne parle que de ce qui ne va pas, sans jamais faire une allusion à l'aspect positif des choses. Cela n'a rien arrangé pour Marie-Claire qui s'est forgée peu à peu la plus masochiste des convictions : elle est sûre de porter la poisse. Elle a cessé de voyager pour ne pas causer d'accidents. Elle ne prend jamais l'avion ni le train. Elle est aussi convaincue d'être la cause de l'impuissance épisodique de son mari, qui ne la doit qu'au stress et à ses problèmes cardiaques.

Seule une bonne psychothérapie pourra libérer la virulence de cette pensée magique qui fait d'elle une perdante, et résoudre une crise conjugale qu'elle ne doit qu'à son manque de confiance.

Ma dolcevita

Du marteau à l’enclume

Après une enfance malheureuse, pour fuir une vie de famille insupportable, on s'agrippe souvent au mariage comme à une bouée de sauvetage. Difficile pourtant de se maintenir en équilibre sur une base aussi instable. Marie l'a appris à ses dépens. Sa vie de famille n'a pas été des plus faciles. Son oncle la harcelait sexuellement et il achetait le silence de ses parents avec des petits cadeaux qui amélioraient un quotidien d’une extrême pauvreté. Son père, hébété, passait ses journées dans un coin de la pièce. Sa mère tenait les rênes, sauf quand elle avait bu un verre de trop. Sa soeur était atteinte d'une forme très sérieuse d'anorexie, aggravée par de fréquentes crises de mysticisme, qui monopolisaient l'attention de ses parents. Quant à Marie, elle a grandi enfermée dans sa coquille, petite fille modèle qui gardait pour elle les avances de plus en plus insistantes de son oncle.

Elle ne pensait qu'à s'échapper. Elle s'enticha donc du premier homme qui répondit à son regard. Il s’appelait Mathieu. À trente-cinq ans, celui-ci songeait à mettre un terme à une vie faite d'aventures sans lendemain et faire enfin une rencontre sérieuse. Il était assez fier d'être le Pygmalion d’une jeune fille belle, dévouée et vierge, à qui il pourrait imposer ses habitudes sexuelles. Elle redoublait d'attentions quand il rentrait fatigué à la maison ou qu'il avait perdu un match de tennis. Leur rapport allait de l'avant, bon an, mal an, selon un système de frustrations et de gratifications réciproques. Au bout de cinq ans de mariage, la naissance d'une fille les obligea à repenser le budget familial. Mathieu ramenait moins d'argent à la maison et Marie découvrit qu'il avait fait une rencontre adultère. C'est tout son monde qui s'écroulait.

Elle voudrait s'en aller, mais comment faire ? C'est lui qui l'entretient, leur fille est encore petite et sa famille d'origine est plus pauvre et désespérée que jamais. Il ne lui reste qu'un seul moyen de fuir : somatiser sa douleur. Elle a mal au ventre au point de ne plus supporter les rapports sexuels. C'est pourquoi elle vient me voir. Son mariage, loin de la sauver, l'oblige à des compromis absolument contraires à ses principes. Qui plus est, son mari refuse de l'aider : il s'oppose à toute rencontre avec moi. Seule une psychothérapie individuelle est donc possible, pour aider Marie à comprendre que l'échec de son mariage est lié à des problèmes bien antérieurs, et qu'elle ne peut le sauver qu'à la condition de s'imposer ses propres règles. En débloquant la parole, pas en souffrant silencieusement du ventre.

Les mauvaises habitudes

Il m'arrive, comme à tous les psychiatres, de rencontrer des situations dignes des romans du début du siècle. Il y a, à Genève, un grand nombre de femmes qui font un enfant afin d'échapper à leur famille. Ruth, comme Marie, a choisi cette voie. Elle avait alors dix-huit ans, elle en a maintenant trente- quatre, mais elle connaît toujours les mêmes peurs ; cette fois- ci c'est son second mariage, et sa première expérience du bonheur, qui est en jeu.

Elle a d'abord épousé sans le savoir un alcoolique qui abusait d'elle presque tous les jours. « J’avais l'impression de n'être qu'une poupée gonflable », me dit-elle. Il lui a fallu dix ans, et deux enfants, pour avoir le courage de le quitter. Ce premier mariage fut un désastre, sauf sur un point : sa vie sexuelle. En effet Ruth aime la violence.

Son second mari est étranger, il est plus jeune qu'elle et a des manières exquises. La vie de Ruth a changé du tout au tout. Si elle retrouvait avec lui un semblant de l'excitation qui la submergeait dans les bras de son premier mari, son bonheur serait parfait. Mais à peine ressent-elle le plaisir qu'il se transforme en douleur. Il lui arrive même d'avoir mal avant d'avoir été touchée. Elle n'a qu'une crainte, perdre cet homme que cette situation exaspère. C'est pourquoi elle est venue me voir.

Sa mère, en guerre ouverte avec son propre mari, n'a cessé de lui présenter le sexe comme une pénible obligation.

En outre, Ruth avait une piètre opinion d'elle-même, ayant vécu un véritable enfermement familial. Elle ne s'est jamais départie de ce manque de confiance en elle. Elle est peu soignée, elle n'a aucune ambition. Elle a interrompu ses études et s'est ennuyée des années durant dans un travail sans intérêt. Sans compter la malformation cardiaque de l'un de ses fils, qui l'a complètement accaparée. Les coups durs s’enchaînaient sans fin. Avec son deuxième mariage, les choses ont fini par s'arranger, mais ses problèmes sexuels lui gâchent la vie. « Je n'en sortirai pas, parce que je ne mérite pas ce bonheur, me dit-elle. Petite fille déjà, je n'étais pas sage et mes parents étaient toujours mécontents de moi. » Je m'empresse de lui faire remarquer que ses problèmes sexuels ne sont que l'extension de cette façon de penser. Se sentant indigne de satisfaire son mari, elle considère qu'elle est justement punie. Prisonnière de son passé, elle est incapable de s'aimer et, par conséquent, d'aimer à son tour. Seul un transfert positif sur le thérapeute pourra lui faire vivre des émotions alternatives et brisera le cercle infernal des mauvaises habitudes.

Le sauveur

À dix-neuf ans, Jean est fiancé à Mona, dont l'état dépressif ne l'inquiéterait pas s’il ne lui rappelait celui de sa précédente petite amie qui, à dix-sept ans, a fait au lycée une tentative de suicide. Cet épisode avait, du reste, motivé sa détermination à la sauver et cette aura de rédempteur n'avait pas échappé à ses professeurs, qui, à l’occasion d'un déplacement scolaire, n'avaient accepté d'emmener la pauvre enfant qu'à condition que Jean s'en occupe à plein temps.

Jean a tenu sa promesse sans aucune arrière-pensée. Fils d'un couple de Hollandais, il a toujours été un enfant modèle, à l’école comme à la maison, où il s'occupait de son petit frère, souvent malade. Il a servi de médiateur à ses parents lors de leur séparation. Dès que l'un de ses camarades avait des difficultés scolaires, il lui proposait des cours particuliers. Il se sent coupable dès qu’il cesse de s’occuper des autres, et son besoin d'aider n'exclut personne. La seule chose qu'il ne parvienne pas à contrôler, c'est son éjaculation, qui survient de façon extrêmement précoce. C'est le premier indice de la confusion qu'il fait entre contrôle et maîtrise. Jean ignore jusqu'à l'existence de cette seconde vertu, qui fait appel à des ressources plus intérieures qu'extérieures.

Pour se rendre utile aux autres, et en premier lieu à ses parents, Jean a interrompu son processus de maturation. Il ne doit pas ce besoin d'aider à un quelconque instinct de générosité, mais au sentiment d'avoir une faute à expier, qu’elle soit réelle ou imaginaire. Ces tendances obsessionnelles de Jean sont sans doute moins inquiétantes que les tendances dépressives de Mona ; il n'empêche que l'avenir de ce couple de névrotiques est difficile à prévoir.

L'incapacité d'aimer

Certains couples viennent me consulter ensemble ; d'autres le font séparément, ou l'un après l'autre. Ce fut le cas de Blanche et Alfred. Elle fut la première à venir me voir. C'est une jolie femme de trente-huit ans, mère de trois enfants, qui s'est adressée à moi à cause de l'apathie dont son mari fait preuve à son égard. Après l'avoir menacé en vain, Blanche a fini par le tromper sur un site de rencontre pour le mettre à l'épreuve. H ne pouvait avoir de réaction plus surprenante : ce journaliste confirmé de quarante-deux ans était presque heureux, comme si on l'avait soulagé d'une responsabilité qu'il ne voulait plus assumer. C'est cette réaction bizarre qui l'a poussé à venir me voir.

On comprend beaucoup de choses à la façon dont Alfred se présente. Obèse et très ouvert, il est hyperactif au travail comme dans ses relations sociales. « Quand arrive le weekend et que je ne travaille pas, je suis submergé par l'angoisse », me dit-il. Il faut ajouter à la longue liste de ses angoisses la peur d'être licencié, celle de n’être pas accepté par les autres ou celle de n'avoir pas assez à manger. Il alterne les crises de boulimie et de longues phases pendant lesquelles il survit à coup d'antidépresseurs. Il reste très attentif aux besoins d'autrui mais il n'a aucun véritable ami.

Alfred me confesse après quelques séances qu'il se masturbe souvent et qu'il a une grande préférence pour cette activité sexuelle. Il souffre de la promiscuité avec sa femme ; c'est pourquoi il a voulu avoir deux lavabos séparés dans la salle de bains. Ses crises de claustrophobie affective se sont encore aggravées quand Blanche lui a décrit son fantasme érotique préféré : faire l'amour en voiture avec la peur d'être surprise. Rien qu'à y penser, Alfred manque défaillir. Il déteste la pénétration, l'excitation féminine prend à ses yeux l'allure de l'animalité la plus basse. Il aime les femmes qui font la couverture des journaux féminins, sorte de nymphes glacées. Mais sa femme, non.

J'ai du mal à comprendre pourquoi ils ne se séparent pas. Us n'ont que leurs enfants en commun. Tout le reste les divise : leurs intérêts, leurs préoccupations professionnelles, leur intimité déclinante. Qui sait si ce n'est pas le gage de leur cohabitation ? Si les prétentions de Blanche sont parfaitement normales, Alfred a un comportement pathologique. Sa capacité à coexister est altérée par sa peur d'être mis en difficulté par les besoins d'autrui. Il ne pourra retrouver une vie sexuelle normale et le dynamisme de ses meilleures années qu'au prix d'une profonde analyse de la peur qu'il a des femmes et de la façon dont elle a modelé son identité. Alfred devra se replonger dans son enfance, et se souvenir de ces repas familiaux exclusivement occupés par les discussions professionnelles de ses parents, tous deux médecins. Au nom de la liberté sexuelle, sa mère laissait traîner diaphragmes et plaquettes de pilules contraceptives. H n'est pas impossible que les problèmes d'Alfred soient directement issus du manque de pudeur de ce premier contact avec le monde féminin.

Le langage du corps

Le corps ne ment jamais, et il ne connaît pas non plus l'oubli. Il torture encore Anne après neuf mois de thérapie, et même une diète sévère ne vient pas à bout des insupportables douleurs intestinales fiées aux colites dont elle souffre. Plutôt que de vivre de riz blanc, je lui conseille de se détendre. Elle éclate alors en sanglots et commence à raconter son histoire.

Tout a commencé par une banale dispute : son mari l’a accusée d’être une mère irresponsable pour un simple retard. Elle avait déposé leur fils au stade quelques minutes après l'heure prévue. Dans tout autre famille, cette discussion n'aurait été qu’un épisode sans conséquence de la vie conjugale. Pour Anne ce fut un véritable traumatisme, car le moindre litige avec son mari la paralyse. Elle n'a aucune confiance en elle, et souffre d'un complexe d’infériorité. Il est vrai qu'elle n'a aucun diplôme et que son mari est pharmacien. Même la rage qu'elle nourrit à son égard a peu d'importance à ses yeux. Alors, elle ne l'exprime pas. Elle implose, enfermée dans son estomac, bloquée dans ses intestins. C'est sa manière à elle de signifier son opposition. Elle ne parvient pas à le faire par les mots, alors elle use du langage du corps, qui lui offre en outre une bonne raison de refuser les attentions sexuelles de son partenaire.

Anne doit ces problèmes à son passé : à une famille très critique à son égard, aux coups dont l'abreuvait son frère, à l'injustice dont son père faisait preuve lorsque, plutôt que de punir son frère, il enfermait Aime dans sa chambre. Elle a passé des jours entiers dans le noir à remâcher une rancœur qui ne cessait de croître tout en restant impuissante. Son corps se souvient de tout cela. Or la psychothérapie est particulièrement efficace quand le corps se substitue à la parole. Les patients retrouvent, dans le rapport avec le psychanalyste, la cause originelle de leurs difficultés. La parole reconquise triomphe du mutisme et leur permet de hurler les émotions qu'ils ont réprimées pendant trop longtemps.

Les deux poussins

Ils sont entrés dans mon cabinet main dans la main, et ils ne se sont pas éloignés l’un de l’autre de toute la séance. Carole et Rémy en viennent presque à parler en même temps et ils tiennent tous deux à souligner qu'ils vivent la même proximité hors de mon bureau et qu'ils passent ensemble la plus grande partie de leur temps. Ils n’ont qu’un problème : il n'excite pas

Carole sexuellement. Pour parvenir à l'orgasme, elle doit évoquer des images proches de la pornographie. Ils sont âgés de vingt-deux et vingt et un ans et craignent, vu leur jeune âge, que cet inconvénient puisse nuire à leur avenir commun. En cela ils font preuve de clairvoyance. En effet, il ne s’agit pas, dans leur cas, de réconcilier le sexe et le cœur, mais de dénouer des nœuds bien plus anciens et particulièrement serrés. Je leur conseille donc de renoncer à une thérapie de couple pour des séances individuelles.

Je commençai avec Carole. Son père, un alcoolique qui lui rendait la vie impossible, est mort une semaine jour pour jour après qu’elle eut décidé de quitter le domicile familial. Elle avait alors dix-sept ans, mais elle n’était pas au bout de ses peines. Quand il vivait encore, son père, qui tenait un bar d'entraîneuses, préférait pour des raisons qu’on imagine ne pas avoir sa fille dans les pattes. Sa mère, qui se partageait entre de nombreux amants, manifestait le même besoin. Carole fut donc expédiée dans une famille de leur connaissance, et bientôt complètement oubliée par les siens, qui se contentaient de lui téléphoner de temps en temps, jamais au moment opportun. À quinze ans, alors qu’elle passe ses vacances en Camargue, elle subit les premiers attouchements de son oncle. Il ne la viole pas, mais la caresse avec insistance. Aussi, ses parents minimisent-ils l'importance de l'incident. Comme si quelques caresses ne suffisaient pas à vicier définitivement le rapport entre tendresse et érotisme.

Rémy, fils de diplomates, n'a pas eu une adolescence beaucoup plus facile. Il n'est pas parti, mais a cherché, au contraire, à élaborer ses difficultés, ce qui fait de lui un garçon modèle, aux manières cordiales, trahi cependant par son allure rigide. Comment a-t-il pu arrêter son choix sur Carole, qui est issue d'une tout autre réalité sociale ? Seule la connaissance de son passé peut l’expliquer. En effet sa mère aussi était alcoolique et n’était sobre que quelques heures par jour. Comme deux poussins tombés du nid, ils se serrent l'un contre l'autre, afin de se protéger des effets rétroactifs de leurs enfances difficiles. Pour eux, l'érotisme est un luxe qu'ils ne pourront s'offrir avant d'être affectivement plus adultes.

Des liens trop viscéraux

Sonia n’a que dix-sept ans. Pour me faire comprendre ses difficultés, elle me donne à lire la lettre qu’elle a écrite à son fiancé, dans laquelle elle lui explique pourquoi elle n’arrive pas à faire l'amour avec lui. Ils se sont rencontrés trois mois auparavant, et elle est follement amoureuse de lui. Mais dès qu’il tente de l’approcher, elle est atteinte de nausées. C'est plus fort qu’elle : la seule vue de son sperme la fait vomir. C'est parce qu’il est amoureux d’elle au point de vouloir l'épouser qu’elle a décidé de prendre la plume et de lui dire toute la vérité sur son passé.

Son père a abusé d’elle pendant environ six ans. Sa mère était partie et il a reporté sur sa fille son attirance morbide. À dix ans, Sonia dut supporter ses premières caresses. À douze ans, il lui imposait des rapports sexuels complets. C'est en entendant les histoires érotiques de ses amies qu’elle comprit, à l’âge de treize ans, que les rapports qu’elle entretenait avec son père n'étaient pas normaux. A toute tentative de rébellion, il répondait en la menaçant de ne plus l’envoyer en classe. Mêlant cadeaux et représailles, il réussit à la tenir sous sa coupe pendant des années. Craignant d'être découvert et pour éviter toute grossesse, il calmait les peurs de sa fille en l’obligeant à se laver devant lui après chaque rapport. Au traumatisme de l’inceste il ajoutait ainsi la douleur de l’humiliation.

À maux extrêmes, remèdes extrêmes : Sonia se fit renvoyer de l'école et, prenant son courage à deux mains, elle alla tout raconter à sa mère. Celle-ci éluda le problème se rendant ainsi complice de l’inceste subi par sa fille. Jalouse de l'insolente jeunesse de Sonia, elle l'avait presque jetée dans les bras de son père. Comment imaginer que la mère puisse mettre fin d'elle-même à cette oppression ? C’est ce que fit une assistante sociale, après avoir lu la lettre que Sonia m’avait remise entre les mains, elle s’employa à convaincre la jeune fille de dénoncer son père, lequel a été condamné à trois ans de réclusion après avoir farouchement nié les faits. Cependant, cette victoire a fini par détruire Sonia, la laissant plus déprimée et solitaire que jamais. Qui plus est, la mère de son fiancé a tout fait pour les séparer. L’oncle paternel de Sonia ne lui a pas pardonné d’avoir déballé tout ce linge sale. Justice lui a été faite, mais le bonheur ne lui a pas été rendu. Elle n'a pas eu la chance de pouvoir guérir de ce passé grâce à une belle histoire d’amour.